La consolidation de la chimie européenne vient de franchir un cap symbolique. Le 22 octobre, Markus Kamieth, président du directoire de BASF, a déclaré dans une vidéo que le groupe de Ludwigshafen était « prêt à entrer en discussions » avec Evonik, après avoir confirmé des échanges exploratoires avec le chimiste d’Essen et son principal actionnaire, la fondation RAG-Stiftung, rapporte Speciality Chemicals Magazine. Six jours plus tard, BASF publiait des résultats trimestriels en nette progression et relevait sa prévision annuelle. Le calendrier n’a rien d’un hasard : le chimiste allemand veut montrer qu’il a les moyens de son ambition.
Plan de l'article
Une approche assumée, une première offre repoussée #
Selon la presse spécialisée, Evonik aurait rejeté une première proposition valorisant l’entreprise à environ 10,3 milliards d’euros. Ce montant n’a été confirmé officiellement par aucune des deux sociétés, et Evonik n’a publié aucun communiqué sur le sujet à ce jour. BASF, de son côté, ne parle pas d’offre chiffrée mais de discussions, ce qui laisse la porte ouverte à une proposition révisée.
Le message de Markus Kamieth vise surtout les salariés et les territoires. D’après le compte rendu de Speciality Chemicals Magazine, BASF s’engage à reprendre les accords de site existants chez Evonik, sans licenciements contraints, à examiner le maintien d’activités communes pilotées depuis Essen, et à continuer d’exploiter lui-même les parcs chimiques de Marl et de Wesseling. Ce dernier point prend le contre-pied d’Evonik, qui prévoit de céder la société qui gère ces plateformes. Le dirigeant de BASF résume l’intérêt industriel de l’opération en expliquant qu’Evonik pourrait ainsi s’approvisionner « de manière plus économique, plus directe et plus fiable ».
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Pourquoi l’intégration parle aux ingénieurs procédés #
Derrière le vocabulaire financier, l’argument avancé est avant tout un argument de procédé. BASF a bâti sa réputation sur le modèle du Verbund : des unités imbriquées sur un même site, où les sous-produits d’une installation deviennent la matière première de la voisine, où la vapeur produite par une réaction exothermique chauffe une autre colonne, où les utilités (énergie, eau, traitement des effluents) sont mutualisées. Chaque échange de matière ou de chaleur supprimé du transport routier ou ferroviaire réduit les coûts, les stocks tampons et les risques logistiques.
Evonik, positionné sur la chimie de spécialités (additifs, silices, intermédiaires pour la nutrition animale, matériaux de haute performance), consomme justement des produits de base que BASF fabrique en grand volume. Rapprocher le fournisseur et le client sur une même chaîne de valeur permettrait, en théorie, d’optimiser les bilans matière à l’échelle de plusieurs sites et de sécuriser l’alimentation des unités aval. C’est le sens de la promesse d’un approvisionnement « plus direct ».
Les parcs chimiques, nerf de la guerre
L’engagement sur Marl et Wesseling n’est pas anodin. Un parc chimique fonctionne comme un écosystème : un opérateur unique fournit vapeur, électricité, azote, réseaux de canalisations, sécurité incendie et traitement des eaux à des dizaines d’unités, parfois détenues par des entreprises différentes. Céder l’opérateur, comme l’envisage Evonik, revient à confier ces utilités critiques à un tiers. Les garder dans le giron d’un grand chimiste intégré, comme le propose BASF, préserve la cohérence entre la conduite des unités et celle des utilités, un sujet sensible lorsque l’on parle de disponibilité et de sûreté des procédés.
Des résultats qui donnent du poids au projet #
Le 28 octobre, BASF a publié ses comptes du troisième trimestre. Selon le communiqué officiel du groupe, le chiffre d’affaires atteint 16,4 milliards d’euros, contre 14,3 milliards un an plus tôt, et l’EBITDA avant éléments exceptionnels s’établit à 1,6 milliard d’euros, contre 1,4 milliard au troisième trimestre 2025. Le groupe attribue cette progression à la vigueur de l’ensemble de ses activités cœur.
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Surtout, BASF relève sa fourchette annuelle : l’EBITDA avant éléments exceptionnels est désormais attendu entre 7,4 et 7,8 milliards d’euros pour 2026, contre 6,9 à 7,7 milliards auparavant. Le bas de la fourchette remonte nettement, le haut légèrement. La prévision de flux de trésorerie disponible, elle, reste inchangée. Le communiqué ne dit pas un mot d’Evonik, mais ces chiffres offrent à la direction un argument de solidité au moment où elle cherche à convaincre les actionnaires d’Evonik.
Une chimie européenne sous pression #
Ce projet s’inscrit dans un contexte difficile pour le secteur en Europe. L’industrie chimique du continent, grosse consommatrice de gaz et de dérivés pétroliers, fait face à la concurrence américaine et chinoise et au renchérissement des énergies fossiles. En septembre, quinze pays européens, dont la France et l’Allemagne, se sont réunis pour réclamer un plan de soutien, le ministre français délégué à l’Industrie, Sébastien Martin, appelant la Commission à des « mesures concrètes et rapides », selon une dépêche AFP.
Dans ce paysage, la taille redevient un atout : elle permet d’absorber les chocs sur les prix de l’énergie, de financer la modernisation des installations et de rationaliser des capacités parfois redondantes. Elle soulève aussi des questions, notamment sur la concurrence dans certains segments où les deux groupes sont présents, que les autorités de régulation ne manqueraient pas d’examiner si un accord voyait le jour.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines #
Plusieurs inconnues restent à lever. La première tient à la position de la RAG-Stiftung, actionnaire de référence d’Evonik, sans laquelle aucune opération n’est envisageable. La deuxième concerne le prix : si la première approche a bien été refusée, BASF devra décider jusqu’où il est prêt à aller, Markus Kamieth ayant laissé entendre que le rapprochement ne se ferait pas à n’importe quel prix. La troisième porte sur le périmètre industriel réel : quelles unités seraient intégrées, lesquelles pourraient être cédées, et comment s’organiserait la conduite des parcs chimiques.
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Pour les ingénieurs procédés, l’enjeu dépasse la bataille boursière. Une fusion de cette ampleur redessinerait les flux de matières entre des dizaines d’installations en Allemagne et ailleurs, avec des projets d’intégration thermique, de mutualisation d’utilités et de revue des schémas de production qui occuperaient les équipes techniques pendant des années.




