Le site pharmaceutique de Lilly à Fegersheim, au sud de Strasbourg, a inauguré fin octobre sa première centrale biomasse. L’installation doit remplacer l’essentiel du gaz naturel brûlé pour produire la vapeur et l’eau chaude d’une usine d’injectables stériles. Pour un ingénieur procédés, le cas est intéressant à plus d’un titre : il touche aux utilités, c’est-à-dire à la partie la moins visible et souvent la plus émettrice d’un site industriel, et il repose sur un montage contractuel qui déplace l’investissement hors du bilan de l’industriel.
Plan de l'article
Les chiffres de l’installation #
D’après Actulabo, qui a couvert l’inauguration le 27 octobre 2026, la centrale affiche une puissance de 4,3 MW et doit produire 32 GWh de chaleur par an. Elle couvre environ 80 % du gaz naturel jusqu’ici utilisé pour la vapeur et l’eau chaude du site. Lilly présente l’équipement comme le premier de ce type dans le groupe.
Un rapide calcul d’ordre de grandeur, à partir de ces deux seuls chiffres, donne une durée d’utilisation équivalente à pleine puissance d’environ 7 400 heures par an, sur 8 760 possibles. C’est cohérent avec un besoin de chaleur quasi continu, typique d’une production pharmaceutique où la vapeur sert à la stérilisation, au nettoyage en place et au maintien des conditions de salle propre.
Pourquoi garder une part de gaz
Le chiffre de 80 %, et non 100 %, n’a rien d’étonnant. Une chaudière biomasse se pilote moins finement qu’une chaudière gaz : elle supporte mal les variations rapides de charge et les démarrages fréquents. La configuration classique consiste à faire tourner la biomasse en base, sur la consommation stable, et à conserver le gaz pour les pointes, les arrêts de maintenance et le secours. Sur un site où une coupure de vapeur peut faire perdre un lot entier de médicaments, cette redondance est indispensable.
Un contrat de fourniture de chaleur plutôt qu’un achat #
Le point le plus instructif tient au montage. Selon Actulabo, l’investissement de 10 millions d’euros a été porté par le prestataire, ÉS Énergétiques, filiale d’Électricité de Strasbourg, qui a conçu l’installation et en assure l’exploitation et la maintenance. Lilly le rémunère par une redevance couvrant ce service et la fourniture de chaleur, sur quinze ans.
Ce modèle de contrat de performance ou de vente de chaleur se répand dans l’industrie. Il évite à l’exploitant de mobiliser du capital sur un équipement qui n’est pas son cœur de métier, confie la gestion du combustible, de l’approvisionnement et des cendres à un spécialiste, et transforme une dépense d’investissement en charge d’exploitation prévisible. En contrepartie, l’industriel s’engage sur une longue durée et doit négocier soigneusement les clauses de disponibilité, d’indexation du prix et de qualité de vapeur.
Ce que le projet doit à 2023
La centrale n’est pas une surprise. En octobre 2023, Le Journal des entreprises détaillait un plan de 160 millions d’euros sur le site : 107 millions pour une ligne à haute cadence de Mounjaro, 35 millions pour une nouvelle ligne de stylos injecteurs, et le reste pour moderniser le site et réduire son impact environnemental, avec déjà la mention d’un centre de biomasse et d’un centre de recyclage des stylos.
La décarbonation passe par les utilités #
Lilly affiche un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2030, rappelle Actulabo. Pour un site de production pharmaceutique, l’essentiel des émissions directes vient de la combustion pour produire chaleur et vapeur. Les procédés eux-mêmes, formulation, remplissage stérile, conditionnement, consomment surtout de l’électricité et du froid. Remplacer la chaudière gaz est donc le levier le plus direct sur les émissions du site.
Plusieurs voies existent pour décarboner la vapeur industrielle : chaudière biomasse, pompe à chaleur haute température, chaudière électrique, récupération de chaleur fatale, raccordement à un réseau de chaleur. Le choix dépend du niveau de température requis, de la disponibilité locale de combustible et du prix relatif de l’électricité et du gaz. La biomasse reste la solution la plus mûre pour produire de la vapeur au-dessus de 150 °C, là où les pompes à chaleur atteignent encore leurs limites. Sa contrainte principale est logistique : il faut un approvisionnement régulier, du stockage et une gestion des cendres.
Un modèle appelé à se répéter
Le groupe envisage deux autres centrales biomasse en Irlande, où il exploite déjà une usine à Limerick, selon Actulabo. Le site alsacien fait figure de démonstrateur interne. Il s’inscrit aussi dans un contexte de forte croissance : Lilly a investi 500 millions d’euros de capacités à Fegersheim depuis 2020, et une seconde ligne de Mounjaro doit entrer en production commerciale courant 2027. Plus de production signifie plus de besoins en vapeur, et donc un intérêt accru à sécuriser une source de chaleur au coût moins exposé aux prix du gaz.
Pour les équipes procédés et énergie d’autres sites, la leçon est double. D’abord, cartographier précisément les besoins de chaleur par niveau de température avant de choisir une technologie. Ensuite, regarder les montages de type vente de chaleur, qui permettent d’avancer sans attendre une enveloppe d’investissement interne.

